La légende de Meloetta
A peine quelques heures de repos au grand hôtel de Méanville et la parade des Borg devait déjà reprendre. En théorie, pour Artus et Mary, ce séjour à Unys devait être des vacances. Dans la pratique, ils accompagnaient Eliaz dans son travail. Une exposition allait lui être intégralement consacrée dans une galerie prestigieuse, le vernissage aurait lieu en milieu de semaine. En attendant, Mary s’activait dans tous les sens, les yeux rivés sur la moquette.
— Où ai-je mis mes escarpins ?
— Je suis admiratif : nous sommes dans une chambre de trente mètres carrés et tu arrives à être aussi bordélique qu’à la maison.
Mary ne répondit rien, elle était déjà suffisamment à la bourre, une dispute maintenant ne ferait que la ralentir davantage et d’autres reproches fuseraient parce qu’elle les aurait mis en retard. Les chaussures à talons haut rouge vif apparurent miraculeusement près de la porte de la salle de bain. Mary les enfila debout en s’appuyant contre le montant de la porte, elle voyait dans le grand miroir au fond de la pièce le reflet de son fils en train de nouer sa petite cravate noire avec un air extrêmement sérieux.
— Tu as besoin d’aide Artus ?
— Non merci.
Artus tenait absolument à faire ce genre de chose lui-même, une façon de prouver à ses parents qu’il était grand et autonome. Il inspecta avec attention son accessoire, le nœud lui semblait parfait, il sourit à son reflet, satisfait par son allure, il trouvait qu’il faisait adulte. Sa mère arriva près de lui et vouta légèrement le dos pour l’observer attentivement en inspectant minutieusement sa chemise, son col et ses cheveux soigneusement peignés.
— Tu es très élégant, dit-elle en accompagnant ses mots d’une caresse sur sa joue.
— Toi aussi maman.
— Merci mon Artus...
— On va être en retard, dépêchez-vous.
La froideur désinvolte des mots d’Eliaz tranchait avec la chaleur pudique de Mary. Elle avait fait vite, Artus aussi, mais pas encore assez visiblement.
Méanville, surnommée la cité des plaisirs, abritait de nombreux établissements de divertissement. Il y en avait pour tous les âges et tous les goûts : stades, casinos, opéras, théâtres, cinémas et bien d’autres choses encore, pour un public plus averti.
Pour leur épargner fatigue et éclaboussures suspectes sur leurs chaussures étincelantes, la famille Borg se rendit en taxi jusqu’au music-hall, pourtant situé à peine à quatre cents mètres de l’hôtel. Les grands néons multicolores ornant sa façade se voyaient depuis les fenêtres de leur chambre.
Le spectacle du music-hall se découpait en trois actes, trois scénettes indépendantes les unes des autres mais répondant à une même thématique. Artus regarda le programme imprimé sur une feuille de papier glacé que l’ouvreuse avait confiée à sa mère : "Dans la chaleur de Méanville", "Promenons-nous dans les bois" et "La légende de Meloetta".
Il n’y avait sur scène que des pokémon, leurs dresseurs s’étaient dissimulés en coulisses pour guider discrètement leurs compagnons. Dans les rôles principaux, on retrouvait depuis la première scène un rondoudou masqué, un melokrik coiffé d’un haut de forme et un pijako avec un chapeau en feutre et une écharpe carmin. Les petites créatures étaient grimées de parures rigolotes, le show était très mignon, hautement burlesque certes, mais distrayant, même pour le jeune Borg sourcilleux. Son père, lui, semblait s’ennuyer à mourir. Il ne prit même pas la peine d’applaudir les deux premiers actes.
Artus n’était pas très féru en biologie pokémon, mais au troisième acte il reconnut malgré tout un kirlia affublé d’une perruque et de petits chaussons rouges. Il dansait avec la grâce universelle propre à ceux de sa race, quand tout à coup, les spots lumineux de la scène s’éteignirent. La salle fut plongée dans la pénombre et la musique s’arrêta. Pokémon et humains poussèrent un cri de surprise, Artus crut d’abord à une panne de courant, probablement comme la plupart des spectateurs, mais une lampe unique se ralluma pour éclairer kirlia et seulement lui. Mimant l’effroi ou peut-être la stupeur, Kirlia effectua une rotation sur lui-même et ses ballerines se décrochèrent de ses pattes fines. Il laissa aussi tomber sa perruque rousse, laissant apparaître le pelage vert pâle naturel de son crâne, avant de se coucher sur les planches, visage et ventre contre le sol. Il y avait plus de ferveur dans les applaudissements sur cette dernière scène, Artus ne savait pas exactement pourquoi, mais il sentait néanmoins lui aussi la puissance dramatique de cette ultime représentation. Seul Eliaz demeurait imperméable à l’émotion.
De retour à l’hôtel, au moment d’aller au lit, Artus demanda :
— Maman, je n’ai pas compris le dernier acte. Elle raconte quoi la légende de Meloetta ?
Sa mère lui sourit avec bienveillance, Artus devinait pourquoi. Autrefois, c’était elle qui s’asseyait le soir au pied de son lit pour lui raconter des histoires et il se souvenait du plaisir qu’elle prenait à lui faire la lecture. Elle était diplômée d’histoire de l’art et exerçait la profession d’experte auprès d’un commissaire-priseur. Artus savait qu’elle possédait de formidables connaissances en matière de mythologies du monde entier, pour lui il était évident qu’elle avait forcément entendu parler de Meloetta. Il avait vu juste.
— C’était il y a fort longtemps... commença Mary en prenant son intonation de conteuse, à l’époque où les pokémon dominaient le monde. Deux frères courageux avaient réussi à dompter Kyurem, le dragon originel, mais ils se querellaient sans cesse sur leur vision du monde. L’un d’eux rêvait d’un monde idéal, l’autre s’accrochait coûte que coûte à la réalité. Leur conflit scinda Kyurem en deux dragons : Reshiram l’immaculé et Zekrom le ténébreux.
— Et où est Meloetta ?
— J’y viens, un peu de patience. Lorsque les deux frères furent trop vieux pour se disputer sur leur conception du monde, leurs héritiers s’emparèrent des deux dragons et déclenchèrent une guerre, toujours pour le même motif : l’un voulait transformer le monde pour qu’il devienne parfait et l’autre voulait protéger la réalité. La guerre fut terrible, elle ravagea toute la région et plus encore. Or, dans la forêt des illusions vivait Meloetta, un pokémon infiniment mélodieux qui passait ses journées et ses nuits à danser au milieu des arbres, chaussé de souliers vermillons qu’un humain amoureux lui avait offerts. L’obscurité s’abattit sur Unys et toute la forêt fut engloutie dans les ténèbres. Dans la panique générée par cet épisode sombre, Meloetta perdit ses chaussures et ne les retrouva jamais. Suite au traumatisme de cette perte, Meloetta oublia la musique sur laquelle il dansait. Depuis, les artistes en manque d’inspiration rendent visite à Meloetta dans sa forêt. Il accorde un don à tous les musiciens qui viennent le voir, dans l’espoir qu’un jour quelqu’un pourra lui jouer la chanson qu’il a oublié.
— Que se passera-t-il quand il aura retrouvé sa chanson ?
— J’imagine qu’il dansera à nouveau dessus dans la forêt... Cependant, on raconte aussi que les personnes recevant le don de Meloetta sont condamnées à dévouer leur vie à la musique. C’est une malédiction autant qu’une bénédiction.
— Moi ça me plairait je crois de dévouer ma vie à la musique... Mais ce serait bien que quelqu’un retrouve la chanson de Meloetta.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Tu ne te rends pas compte ? S’exclama brusquement Artus, presque choqué par l’indifférence de sa mère. Ce pokémon attend sa chanson depuis des milliers d’années, il doit être désespéré.
— Ce n’est qu’une légende Artus, fit Mary avec une pointe d’amusement. Meloetta n’a sans doute pas oublié sa chanson... Ce sont les hommes qui ont inventé cette histoire pour distraire leurs semblables. D’ailleurs, toujours selon la légende, les descendants du cordonnier qui lui aurait confectionné ses chaussures se transmettraient la mélodie de Meloetta de génération en génération.
— Elle est loin cette forêt ?
— Du tout, elle est au nord de Méanville.
— On peut y aller ?
— A mon avis ton père refusera.
— S’il te plaît maman !
Mary était assez étonnée de la brusque demande d’Artus. Petit, il était passablement capricieux, mais il s’était assagi en grandissant, cela faisait bien trois ou quatre ans qu’il ne réclamait plus jamais rien. Or, même à l’époque où il était animé par ses lubies juvéniles, il n’était pas du genre à vouloir s’aventurer dans les bois. Lorsqu’elle avait abordé le sujet avec Eliaz, le père d’Artus avait simplement répondu : « Faites ce que vous voulez. » en accompagnant ses mots d’un geste dédaigneux, lui avait mieux à faire. Il était évident que la sortie au music-hall avait déjà été bien assez déplaisante pour lui.