Les souliers rouges
Derrière son visage impassible, Artus était terriblement déçu. Il avait vraiment très envie de revoir Meloetta. Il était certain qu’elle les avait entendus, il ne comprenait pas pourquoi elle ne s’était pas montrée. Matthieu s’efforça de lui faire la conversation pour lui remonter le moral.
— Il paraît que la légende de Meloetta a inspiré les souliers rouges d’Andersen, c’est vrai ? demanda le guitariste.
— Oui.
— J’l’ai toujours trouvé très con ce conte. Cette pauvre gamine est déjà orpheline, mais en plus il faut qu’elle se prenne une punition divine sur la gueule juste pour avoir mis des chaussures un peu flashy à la messe... Sérieux, c’est cher payé pour sa vanité. En plus la morale n’a pas de sens : mourir d’épuisement c’est un peu le lot de chacun, et franchement il y a pire que de mourir pour avoir trop dansé. C’est comme mourir sur scène, ça m’irait bien, bien mieux que de me faire bouffer le foie par un guériaigle à la Prométhée ou de finir mes jours cloué sur un lit à l’hosto en tout cas.
— Tu ne l’as pas compris.
Matthieu s’arrêta de marcher. Lorsqu’Artus pencha la tête de côté pour le regarder, il vit son sourcil gauche hissé au plus haut et son petit sourire de complaisance habituel avait disparu. Matt était vexé, il était vexé parce qu’Artus avait attaqué son intelligence. Intérieurement, le chanteur jubilait, il aimait cette perplexité orgueilleuse qu’il avait suscitée. Avec Matt le malin, ce n’était pas un effet si facile à obtenir.
— La malédiction de Karen, ce n’est pas de devoir danser jusqu’à l’épuisement, mais d’être seule, sans sa famille, sans cavalier et sans pouvoir retourner à l’église voir ses amis.
Un bref instant, Artus songea à son père, il ne l’avait pas revu depuis cinq ans et ils n’avaient rien à se dire de toute façon. Ensuite, il pensa à sa mère et à sa beauté flétrie à l’aube de la cinquantaine. Elle restait plus agréable à regarder que les autres femmes de son âge et aimait se parer en conséquence, mais elle avait renoncé au remariage, répugnée par ses années passées auprès d’un égocentrique. Puis, enfin, il réfléchit à sa propre condition, tout en cherchant une énième fois, en vain, sa muse invisible dans le feuillage.
— Souvent, ceux qui sont conscients de leur talent sont arrogants et narcissiques. Ils suscitent la jalousie aussi. Et parce qu’ils se comportent en égoïstes, ils se retrouvent seuls...
Artus reporta son regard sur son partenaire.
— Mais moi, je t’ai toi.
Il accompagna ses derniers mots d’un sourire charmant qui releva sa pommette. Il savoura ensuite la surprise de cette flatterie dissimulée sur le visage de son meilleur ami. Il se sentait fier de sa réplique, il fut malgré tout obligé de faire volte face quand les joues de Matt s’empourprèrent de joie, au risque de se mettre à rougir à son tour.
— J’ai remercié Meloetta à ma façon, tu devrais la remercier aussi.
— Foutu bigot, gloussa Matt.
Artus lui avait déjà raconté son aventure surnaturelle dans les moindres détails, il n’y croyait qu’à moitié. Qu’Artus ait rencontré Meloetta, il l’acceptait volontiers, mais pour ce qui était de sa voix, il lui semblait plus probable que sa voix avait simplement muée de manière précoce. Quand Matt avait rencontré le chanteur, il avait été envouté par sa voix. Il n’en connaissait pas de plus sublime et il restait assez dubitatif face à la propension d’Artus à sous-estimer cet atout inestimable qu’il avait depuis l’enfance d’après sa mère. En apprenant à le connaître, il avait fini par en conclure que le responsable était son père, avec son égo démesuré et sa tendance à le dévaloriser sans arrêt.
Les deux jeunes hommes passèrent sous une guirlande de chaussures. Matthieu s'arrêta à nouveau, et retira ses baskets. Ce fut au tour d'Artus de se stopper et de se retourner.
— Mais qu'est-ce que tu fais ?
— Je paye ma dette, comme tu me l'as demandé, répliqua Matt en nouant ses lacets ensemble.
— Attends, tu te rends compte de la distance qu'il nous reste à parcourir jusqu'à la gare ? s'affola soudain Artus.
— Ouaip, vu que je t'ai fait chier pour qu'on prenne une carte, mais je m'en branle.
— Non, Matt, arrête !
Artus n'eut pas le temps d'intervenir, les deux Vans à carreaux de Matthieu volaient déjà dans les airs. Elles heurtèrent une vieille paire de { BIP } décolorées et s'enroulèrent, comme leurs consœurs de cuir et de tissu, autour du fil tendu de la traditionnelle guirlande.
— T'es fier de toi ? soupira Artus.
— C'est une question rhétorique, ça. Je suis toujours fier de moi.
Cette fois, Artus finit par rigoler.
— D'accord, bon. On a assez trainer, allons-y.
Après une tape amicale dans le dos de son ami, il reprit la marche.
Matthieu fit un premier pas, puis un deuxième et finit par se retourner au troisième. Il leva les yeux vers la cime des arbres. Il lui semblait avoir entendu un bruissement plus sonore que les autres dans la nature sauvage. Il fronça légèrement les sourcils. Elle était à peine visible au milieu du feuillage : une petite fée noire et blanche, aux grands yeux bruns chatoyant presque pourpres animés d’une lueur rusée, un peu semblable aux siens, avec sa chevelure rousse enroulée au-dessus de sa tête et son joyau rouge sur le front, était assise sur une branche. Elle battait ses pieds dans le vide en les regardant tous deux, un sourire mystérieux en guise de mimique. De chaque côté de ses épaules pendaient deux chaussures rouges en pointure trente-cinq au logo étoilé bien reconnaissable et attachées ensemble par les lacets. Le guitariste lui adressa un discret signe de la main avant de se hâter pour rattraper son partenaire.
— Tu sais quoi ? Je le sens bien ce concours, cria-t-il à l'horizon.
— Tu dis toujours ça.
— Et on gagne toujours !
— Attention à tes chevilles.
— Tu dis ça parce que je n'ai plus de godasses ?
Artus ricana.
— Non.
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« Vous continuerez, lui dit-il, vous continuerez à toujours danser ainsi avec vos souliers rouges jusqu’à ce que vous finissiez par être pâle et froide, jusqu’à ce que vous ne soyez plus qu’un squelette ! Vous danserez de porte en porte, frappant à toute les maisons où demeurent des enfants vaniteux et orgueilleux, afin qu’ils vous entendent et qu’ils tremblent ! Allons, dansez ! »
Les Souliers rouges, Hans Christian Andersen